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Marcus Heim en 1944. On remarquera l'insigne du 505th infantery parachute regiment sur son calot, dont le liseré est bleu ciel

Le récit qui suit a été recueilli à Sainte Mère Eglise, le 7 juin 1997, auprès de Marcus Heim lui-même, à quelques encablures de sa Drop zone du D.Day. Le 6 juin 1944, le private first class Heim est pourvoyeur lance-roquettes à la compagnie A du 505th Parachute Infantery Regimental (82ème Airborne). Son premier contact avec l'Europe aura lieu dans un petit village de Normandie, qui deviendra célèbre dans le monde entier : Sainte Mère Eglise. Marcus Heim nous a quittés récemment, en octobre 2002.


" Un peu après minuit, ce 6 juin 1944, je sautais d’un avion C47, sur la Normandie, avec la 82e Division Aéroportée. L’objectif de la 82e était les carrefours de SAINTE MERE EGLISE ainsi que les vallées du MERDERET et de la DOUVE. Je me trouvais avec la Compagnie A du 505 et notre objectif était le pont de LA FIERE, sur le MERDERET. Je me posais à environ 25 pieds d’une route et avant même d’avoir eu le temps d’assembler mon USM1, j’entendis une moto qui approchait. Comprenant que je ne pourrais me servir mon arme, je laissais les 2 soldats Allemands me dépasser. Une fois qu’ils furent passés et mon fusil assemblé, je me mis à la recherche des autres parachutistes et de notre équipement, puis nous nous dirigeâmes vers le pont du MERDERET. Nous devions le tenir jusqu’à l’arrivée des soldats qui devaient débarquer un peu plus tard ce jour, mais en fait ce ne fut que trois jours plus tard qu’ils réalisèrent la jonction.Lorsque vous vous trouvez au pont de LA FIERE en direction de SAINTE MERE EGLISE, le manoir se trouve à droite (c’était nos quartiers). Il se compose de plusieurs bâtiments. Les allemands qui occupaient le château venaient d’en être délogés par notre compagnie après de rudes combats(3). Lorsque vous vous dirigez vers SAINTE MERE EGLISE, le route se trouve dans une côte et part vers la gauche.

En face du manoir, je remarquai un chemin de terre (qui aujourd’hui est goudronné) d’environ 4 pieds de large. Vers CAUQUIGNY, la route était bordée d’arbres et inondée, ainsi que les champs avoisinants. Le village de CAUQUIGNY est distant de 800 ou 900 yards du pont ; il était d’ailleurs tenu par les Allemands. Je me souviens que la route obliquait à droite à 60 yards de notre position.
 

Parachustiste de la 82ème Aiborne sur la route dela Fière

Lorsque nous arrivâmes sur le pont, des hommes s’y trouvaient déjà, de part et d’autre du manoir. Je faisais partie de l’équipe antichar en compagnie de Lenord PETERSON, John BOLDERSON et Gordon PRYNE. Nous nous plaçâmes sur nos positions respectives. PETERSON et moi nous tenions à proximité du manoir, du côté gauche en direction de CAUQUIGNY, en contrebas de la route. Il y avait un poteau téléphonique juste devant nous ; nous dûmes nous déplacer de quelques pieds. Nous savions que lorsque les Allemands engageraient leur contre attaque avec leurs chars, nous devrions quitter notre emplacement individuel et choisir une autre position d’où nous aurions une meilleure vue des blindés. BOLDERSON et PRYNE étaient sur le côté droit de la route, légèrement en contrebas du chemin. 

Vue actuelle des lieux, prise en 2000.

Je ne me souviens plus exactement combien d’autres parachutistes se trouvaient autour de nous. Tout ce que je vis, du reste, était une mitrailleuse installée à l’intérieur du manoir. Du côté droit, en arrière du chemin, quelques fantassins étaient postés. Il y avait également un canon de 57 mm au-dessus de la route, dans notre dos, avec une autre mitrailleuse. Nous pûmes ramener de notre DZ des mines antichars et des roquettes de bazooka. Nous plaçâmes les mines en travers de la route, à 50 ou 60 yards de notre position, de l’autre côté du pont. Toute la journée, les Allemands bombardèrent notre position et la rumeur courait qu’ils allaient lancer une contre attaque. C’est ce qu’ils firent vers 05h00 de l’après- midi.

Deux chars(4) accompagnés d’éléments d’infanterie(5) en arrière et de chaque côté se présentent alors, suivis d’un troisième blindé et de grenadiers en nombre encore plus important.Le tank de tête s’arrêta dans le virage, le chef d’engin sortit la tête de la tourelle afin de prendre une vision d’ensemble ; la mitrailleuse à notre gauche laissa entendre un crépitement et abattit le chef de char. Au même moment, les bazookas, le canon de 57 et tout ce qui était en état de faire feu prit les Allemands à partie. L’ennemi riposta au moyen de mortiers, mitrailleuses ; Lenord PETERSON et moi-même (qui étais pourvoyeur) quittâmes donc notre position initiale ; nous sortîmes de notre trou de combat et nous postâmes devant le poteau téléphonique, d’où nous avions un meilleur angle de tir. Nous avions dû retarder l’ouverture du feu car trois branches en bord de route nous interdisaient toute visibilité.
 

Sainte Mère Eglise. Route Carrefour des routes de Sainte Marie du Mont (à gauche) et La Fière (en face)

Cette photo a été prise le 10 juin 1944.

Le premier tank était touché et se mit à décrire un arc de cercle, mais dans le même temps la tourelle s’orienta vers nous et nous fûmes pris à partie. PERTERSON et moi-même eûmes à peine le temps de nous éloigner du poteau lorsqu’un tir Allemand le détruisit. Nous parvînmes néanmoins à quitter l’endroit avant qu’il ne tombe. J’espérais que BOLDERSON et PRYNE puissent eux aussi faire feu sur les blindés, car avec tout ce qui se déroulait face à nous, il nous était impossible de savoir comment cela se passait pour les autres. Nous continuâmes à tirer sur le premier char jusqu’à ce qu’il soit totalement neutralisé. Le second blindé qui le suivait le poussa hors de la route.. Nous ouvrîmes le feu sur ce tank qui fut touché entre la caisse et la tourelle ; une chenille fut détruite grâce au tir suivant alors qu’un troisième coup au but le fit s’enflammer. Mais, PETERSON et moi-même étions maintenant à cours de munitions lorsque le troisième char se présentait déjà face à nous. Mon équipier me demanda de retourner en arrière de la route afin de voir si BOLDERSON ne détenait pas quelques roquettes supplémentaires. 

Je me précipitais donc de l’autre côté de la route, sous un feu si nourri qu’il me serait difficile de le décrire ; toujours est-il que je parviens à gagner le point d’une seule traite. Je ne trouve alors qu’un soldat mort sur l’emplacement : BOLDERSON et PRYNE ont disparu. Leur bazooka est abandonné dans l’herbe et hors d’usage si j’en juge aux nombreux impacts qui le criblent. Je suppose donc que l’un d’eux et peut-être même les deux à la fois ont été blessés. Je parviens toutefois à trouver quelques roquettes abandonnées par mes camarades et entreprends de retourner sur ma position, où est resté PETERSON. Les Allemands continuaient à nous arroser de projectiles de tous calibres, mais ce jour-là la chance était avec moi ; c’est sans la moindre égratignure que je parvins à rejoindre notre emplacement. Avec nos roquettes supplémentaires, PERTERSON et moi pouvions maintenant neutraliser le dernier char, ce que nous parvînmes d’ailleurs à faire. Une fois le tank détruit, les Allemands battirent en retraite vers CAUQUIGNY, mais continuèrent de nous harceler la nuit entière. Ils tentèrent également, mais sans plus de succès, deux nouvelles contre attaques.

Rassemblement de Pathfinders (eclaireurs) de l'US Airborne

Lorsque l’ennemi se retira enfin, PETERSON et moi étions toujours sur notre position, à côté du pont de LA FIERE. A la fin du combat, nous pûmes enfin nous livrer à un tour d’horizon. En nous attardant vers la route de SAINTE MERE EGLISE, nous vîmes que notre canon de 57 et la mitrailleuse étaient détruits .En retrait du chemin de terre du manoir, nous ne trouvâmes personne. Nous étions persuadés d’être les seuls survivants et qu’il valait mieux désormais abandonner la position, lorsqu’un groupe nous rejoignit et nous demanda de continuer à tenir le point , plusieurs autres hommes vinrent d’ailleurs nous renforcer. Nous devions rester sur notre position jusqu’à l’arrivée des soldats qui venaient de débarquer(6) . Nous avons appris quelque temps plus tard que peu d’entre nous avaient survécu. La plupart des soldats de l’unité étaient morts ou portés disparus(7).

Seul le Bon Dieu sait pourquoi nous en sommes sortis indemnes, ce jour là. Voici ce dont je me souviens de ce 6 juin 1944 " " " " ".

Marcus HEIM
Sainte Mère Eglise, 07 juin 1997.

Courant juin 1944, dans une ferme de Normandie, Heim et plusieurs de ses camarades et supérieurs sont décorés par le général Omar Bradley. Marcus se trouve à l'extrême droite. A gauche, on reconnaitra le Colonel Vandervoort (commandant le P.I.R  505th), tenant  une canne à la main. (photo US Army)

APPENDICE
(1) – Texte traduit de l’Anglais par l’auteur.

2) – Lors du parachutage du 6 juin 1944, la composition de la 82e A.B était la suivante : Trois régiments aéroportés (505e, 507e et 508e ) à trois bataillons, l’artillerie divisionnaire (trois bataillons sur planeurs, les 319, 320 et 456th Glider Field Artillery Bataillon et un bataillon aéroporté, (le 376th Parachute Field Artillery Bataillon), un bataillon du génie, une compagnie médicale, une compagnie de transmission (Signal Corps) et une compagnie d’état major.

(3) – Ces combats dont duré jusque vers 12h00, le 6 juin. Sur 136 hommes de la Compagnie A, 134 réussissent à se regrouper dans les instants suivant leur atterrissage . Ils se portent vers le groupe de maisons appelé " Le Manoir " et sont immédiatement cloués au sol par le feu très nourri des Allemands qui occupent les lieux. Seule l’arrivée sur place du Général RIDGWAY permettra de débloquer la situation après deux assauts successifs. Peu après midi , 8 survivants se rendent aux AIRBORNE. On dénombra par ailleurs 12 cadavres dans les bâtiments. Ainsi, pendant plus de dix heures, 20 allemands ont mis en échec 300 parachutistes (Compagnies A et B/505e P.I.R)

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4) - Il s’agit vraisemblablement de chars de capture HOTCHKISS H39 malgré le fait qu’on ait souvent évoqué la présence RENAULT R35. Ces blindés appartiennent au PANZER BATAILLON N° 100, rattaché à la 91e D.I et équipé de matériels Français et Russes obsolètes. Plusieurs photographies prises dans les jours qui ont suivi le débarquement montrent également d’autres engins tels que PANZER IV, motos chenillées KETTENKRAD, CHENILLETTES LORRAINE avec affût antichar PAK 47.

(5) – Cette unité est le GRENADIER REGIMENT 1057, rattaché à la 91ème Division d’Infanterie. Le Général FALLEY, commandant cette division, sera d’ailleurs abattu , quelques heures plus tard par des éléments du 508e P.I.R aux abords de PICAUVILLE (50).

(6) – 4e DIVISION D’INFANTERIE U.S débarquée le 06 juin 1944 à UTAH BEACH

(7) - Sur 136 officiers et hommes de troupe de la Compagnie A, seulement 33 regagneront leur base anglaise au mois de juillet 1944 (reconditionnement avant l'opération Market Garden)