TEMOIGNAGE DE JEAN COUTURIER        FORCES NAVALES FRANCAISES LIBRES


Le matelot Jean Couturier, sous-marinier du Casabianca en 1943

L'épopée du Casabianca n'est pas directement liée au débarquement de Normandie. Elle est toutefois  partie intégrante du parcours de Jean Couturier et à ce titre , il nous paraissait indispensable de l'évoquer d'autant qu'elle reste peu connue. Elle constitue pourtant l'une des plus belles pages écrites par les combattants de la France Libre.

Lorsque M. Couturier évoque son épopée, il reste plein d'admiration pour deux chef militaires hors pair  : Philippe Kieffer et Jean L'Herminier, "Pacha" du sous marin "Casabianca". L'aventure du Casa est aussi celle de cet d'un homme remarquable, respecté en tant qu'officier et adulé en tant qu''homme. Refusant le sabordage ou la capture, Il conduira son équipage hors des nasses du port de Toulon en  puis participera à la reconquête de la Corse. 

Après avoir louvoyé en Mer du Nord et au large des côtes Norvégiennes le Casabianca est désarmé en 1941. Conséquences de l'armistice... Placé sous le contrôle d'une commission germano-italienne, il accueille à son bord le commandant L'Herminier, dont la personnalité va changer le cours des évènements. Cet homme n'a jamais admis l'armistice et la collaboration qui salissent son pays. Le "Casa" survit pourtant en potentiel limité, désarmé, dépouillé de ses équipements de submersion, de transmission radio. Le sous-marin n'est plus que l'ersatz de ce qui fut l'un des tous meilleurs submersibles  de la fin des années 30. Mais le pacha ne désarme pas. Grâce à d'habiles stratagèmes et  avec la complicité de son équipage dont il ne tarde guère à devenir le leader incontesté, il parviendra à réarmer son bâtiment et à conserver à bord  85 M3 de combustible. Le tout au nez et à la barbe de la commission d'armistice.

Le 27 novembre 1942, les SS envahissent Toulon, Jean Couturier se trouve à bord. Il fait partie des hommes qui iront demander à L'herminier la poursuite du combat aux côtés des alliés, en Afrique du Nord.

Comme tous ses camarades, Jean est à son poste: "En fait, nous ne tenions pas un mais deux postes. Pour ma part, lorsque nous étions en surface je remplaissais les fonctions de radio, alors qu'en immersion, je passais aux barres de plongée."

Ce soir-là le Casabianca quitte donc la rade avec à son bord un équipage incomplet. Les filets anti-intrusion obstruant la sortie du port s'ouvrent , le Casa file à plein régime vers son destin.                                voir photo ci-contre

De l'échappée du Casabianca, Jean l'Herminier tient un journal de bord précis : "5h05, alerte au Klaxon ; ennemi sur les quais ; mitraillage ; sans perdre de temps, j'ordonne : Larguez partout ! . 5h10 dépasse la Vénus prise dans un élément de la panne. 5h 25: devant un filet anti-sous marin ; le patron du remorqueur refuse d'ouvrir (Nota : Effectivement, l'entrée du port de Toulon est interdite par un filet actionné à partir d'un remorqueur) ; bombe ; le remorqueur commence à ouvrir la porte. 5h30 : barrage incomplètement ouvert ; franchi le barrage ; trois avions mouillent les mines par parachute à 100 mètres par babord avant ; plongée ; 5h 40 : route au 100 ; explosion de mines, diverses avaries intérieures".

L'équipage du Casabianca. Cliquez ici pour agrandir
Le "Casa"  ne sera plus rattrapé, malgré le feu ennemi. Il ne prendra pas la route d'Alger aussitôt, le commandant l'Herminier décidant de mouiller au large de Toulon, dans le but de venir en aide aux autres bâtiments Français qui auraient éventuellement pu s'échapper de la nasse et le cas échéant, engager le combat. Personne ne rejoindra le sous-marin et le 28 novembre, le Casabianca fait route plein sud.  Il atteint Alger sain et sauf, mais n'ayant pu s'identifier,  se heurte aux patrouilleurs Anglais, qui menacent  de l'envoyer par le fond. L'équipage ne devra son salut qu'à un message en morse envoyé grâce au projecteur situé à l'avant du submersible : "Casabianca. Sous marin Français. Casabianca"...  (Lorsque l'officier de liaison Britannique demandera à l'Herminier pourquoi n'a t-il pas répondu aux mots de passe alliées, celui-ci lui répondra  "qu'il ne les connaissait tout simplement pas..." ) Finalement, les alliés réservent un accueil triomphal aux "Free Frenchies" . le Casabianca sera rejoint par deux autres sous-marins, le Marsouin et le  Glorieux, tous deux également échappés de Toulon. 
Les officiers du Casabianca De gauche à droite : officier de liaison britannique, off en 4e Lasserre, off en 3e Chailley, of en second Bellet ,commandant L'herminier, off mécano Querneur. Cliquez ici pour agrandir
"On a pu lire qu'en rentrant dans le port, précise Jean, nous avions hissé le pavillon Français. Une photo existe effectivement, mais elle a été prise après. En réalité, nous n'avions pas de drapeau Français à bord, mais un "Jolly Roger", ou si vous préférez le pavillon à tête de mort et deux tibias entroicroisés, emblème de la piraterie".  Pour Jean Couturier, ainsi commence donc une aventure qui le conduira 18 mois plus tard sur le sable de Sword beach. Avant cela, le sous-marin où il sert va participer à plusieurs missions d'importance. Elles ont trait au renseignement sur les côtes de Provence et la Corse. Il s'agit de maintenir le contact entre l'Afrique du Nord et la France occupée, de déposer et recueillir des agents sur les côtes Françaises, de ravitailler la resistance en équipements de radio, de transporter et remettre de l'armement à destination des mouvements combattants. La première mission est confiée au commandant L'Herminier le 10 décembre 1942.  Dans la nuit du 13 au 14 du même mois, 4 agents de renseignement sont débarqués dans la baie de Chioni (Corse) ainsi qu'un poste emetteur Anglais, destiné à établir la liaison entre l'ile de beauté et Alger. Le 4 février 1943, la seconde mission du Casa l'emmène vers les côtes Françaises ; il émmerge à la Roche Escudier, en Provence ou il débarque une équipe de renseignement composée du Cne Guillot, du Lt Guillaume, et M. Brown, attaché au consulat Américain d'Alger. Le submersible fait ensuite route vers la Corse où il débarque en baie d'Arone une autre équipe de renseignement. Puis, le 7 février retour à ce même endroit pour y débarquer 60.000 cartouches et 450 armes automatiques destinés à la resistance Corse.
Dans la nuit du 6 au 7 mars 1943, une forte tempête contraint le sous marin à rebrousser chemin alors qu'il se dirigeait vers les côtes de Provence. Mais quelques jours plus tard, L'Herminier et son équipage parviennent à débarquer deux agents apportant des fonds à la resistance Corse. Les deux agents ayant débarqué en décembre 1942 sont récupérés en retour. Le 2 juillet 1943, le Casabianca conduit le commandant  Colonna d'Istria dit Césari, sur la plage de Saleccia. L'homme est chef des organisation de combat insulaires. Dans la continuité, 13 tonnes d'armes et de munitions seront acheminées, à destination des maquis corses.

Le casabianca en surface, photo prise en 1943
Couverture d'un fascicule d'après-guerre, de la série "Patrie Libérée" Le dessin montre le "Casa" échappant aux Allemands à TOULON. Collection privée Couturier . Cliquez ici pour agrandir
Dans la nuit du 5 au 6 septembre 1943, un débarquement d'armes et de munitions avorte au large du golfe de Porto en raison d'un fusillade sur le rivage. Les embarcations doivent regagner le navire en catastrophe.Ce n'est que partie remise car entre le 31 juillet  et le 2 août, le chargement sera finalement livré aux resistants à partir de la plage de Saleccia (Corse). Cette fois-ci ce ne sont pas moins de 20 tonnes d'armes et de munitions que le Casa transporte.

La 6e mission du navire consiste dans le rapatriement à Alger de M. Giovini, second de la resistance Corse. L'opération se déroule sans encombre, malgré la présence proche d'un poste Italien. Le commandant L'Herminier profite de la mission pour débarquer sur l'ile deux agents des services de renseignement, un poste de radio et plusieurs tonnes de munitions.

La dernière mission du sous marin le conduit une nouvelle fois en Corse, où seront acheminés 109 hommes du bataillon de choc "Gambiez". Les 170 hommes ayant pris place dans le Casabianca constituent un record pour un sous-marin de ce tonnage. Surnommé par les Allemands "le sous-marin fantôme", le bâtiment de la France Libre en a terminé avec les missions "particulières". Pour autant, sa carrière ne s'arrêtera pas là : il deviendra patrouilleur et briseur de blocus alors qu'entre temps le lieutenant de Vaisseau Bellet succède au commandant L'Herminier.

Touché par erreur par un avion britannique en mai 1944, le Casabianca est envoyé en réparation à Philadelphie (Etats-Unis) pour en ressortir en mars 1945. Il sera finalement rayé des contrôles de la flotte en 1952, après un parcours extraordinaire

Citation à l'ordre de la marine décerné au Casabianca le 20.12.1942
"Sous le commandement du capitaine de corvette L'Herminier, n'ayant à bord qu'une partie de son équipage, a quitté Toulon le 27 novembre dans la nuit sous le feu des premiers ennemis parvenus sur le quai. Attaqué en rade par des bombes et grenades est parvenu à forcer les passes sous les grenadages incessants. 

Est demeuré au large de Toulon pour attendre les bâtiments qui auraient pu s'échapper.

A donné un splendide exemple de valeur, et de discipline collective, d'esprit d'abnégation de tous, commandant, état-major, maistrance et équipage. A maintenu haut son pavillon en échappant au sabordage des forces de haute mer."

Dans cette lettre, le lieutenant de vaisseau Bellet rassure Mme Couturier sur la vie de son fils Jean à bord du Casabianca. (collection privée Couturier) Cliquez ici pour agrandir
LE CASABIANCA
Baptisé ainsi en l'honneur de Luce de Casabianca, né à Vescovato (Corse), héros d'Aboukir qui le 10 août 1795 s'est sabordé, avec son fils âgé de 12 ans, sur son navire L'Orient, pour éviter la capture. Lancé le 2 février 1935 à Saint Nazaire.



Kiosque du Casabianca, exposé en Corse
Photo studio Jan, Bastia 
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Equipage : 5 officiers plus un en opération et 79 hommes
Déplacement en surface : 1500 tonnes
Déplacement en plongée :  2000 tonnes
Longueur : 92,30 m
Hauteur : 8,20 m
Vitesse en surface : 20 noeuds
Vitesse en plongée : 10 noeuds
Rayon d'action : 14.000 milles à 7 noeuds,
10.000 milles à 10 noeuds et 4.000 milles à 17 noeuds
Rayon d'action en plongée : 90 milles à 7 noeuds
Propulsion : 2 moteurs diesels de 9 cylindres de 4.300 cv
2 moteurs electriques Alsthom de 1.200 cv
Armement : 11 tubes lance torpilles
1 canon de 100 mm sur le pont avant,
une mitrailleuse de 13,2 en kiosque