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Jean-Paul Boucher, soldat au sein de la compagnie de support du Régiment de la Chaudière

Propos recueillis en 2003,à Montréal,  par Sébastien Vincent . Avec l'aimable autorisation des Editions VLB de Montréal (Canada) . Nous remercions aussi Marie-Pierre Barathon et Micheline Vincent, fille de Jean-Paul pour leur gentillesse.


Ce témoignage est tiré du Livre de Sébastien Vincent "LAISSES DANS L'OMBRE. Ce livre paraitra le 7 SEPTEMBRE 2004 et sera disponible à la Librairie du Québec à Paris. consulter le site de  www.edvlb.com

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Jean Paul Boucher, il y a quelques années

Agé de 20 ans en 1944, Jean-Paul Boucher a devancé l'âge légal de l'engagement pour gagner les rangs de l'Armée Canadienne et combattre en Europe où la guerre fait rage. Comme beaucoup de jeunes gens, il rêve de devenir un héros en multpliant les faits d'armes. Il est loin de s'imaginer quel enfer l'attend des plages de Normandie jusqu'en Allemagne. Aujourd'hui encore, les stigmates de la guerre sont présentes chez ce vétéran, soldat d'une unité prestigieuse et d'une armée Canadienne qui fut extraordinaire de courage en Normandie. Témoignage inédit d'un homme ordinaire devenu héros de Normandie.

"Je suis né à Beauceville-Ouest le 28 octobre 1924. Je suis le cinquième d’une famille de onze enfants. La guerre me fascina dès mon plus jeune âge. Au couvent où j’ai complété mes études de 6e année, les bonnes sœurs, des Françaises pour la plupart, racontaient souvent des récits de la Grande Guerre. Leurs histoires peuplèrent mon imaginaire d’adolescent et influencèrent certainement la décision de m’enrôler.  J’ai ainsi souhaité devenir rien de moins qu’un héros! Comme ceux triomphant dans les histoires de mes professeurs.

J’ai abandonné mes études après la sixième année pour travailler sur la terre familiale pendant que mon père oeuvrait dans son garage ou comme employé de la voirie. Nous vivions relativement bien malgré le fait que la tablée comprenait quatorze convives! Les discussions familiales tournaient rarement autour de la guerre qui se pointait à l’horizon. En mon for intérieur, j’attendais le déclenchement des hostilités avec impatience. Je voulais rapidement joindre les rangs de l’armée pour m’éloigner de ma famille avec laquelle les relations se tendaient parfois. J’étais plutôt la bête noire, du type obstiné et batailleur. Mes parents refusaient catégoriquement l’idée de mon éventuel enrôlement. Au cours de l’été précédant le déclenchement de la guerre, je me rendis dans le plus grand secret avec mon cousin Jean-Marcel Veilleux au centre de recrutement pour le Corps d’aviation Royale du Canada (CARC) de la rue de Buade, près du Château Frontenac à Québec. Il fallait signer des documents et fournir un extrait de naissance. Comme je n’avais que 15 ans (mon seizième anniversaire aurait lieu le 28 octobre), j’ai dû rebrousser chemin. Nous étions évidemment trop jeunes! Ce n’était que partie remise.
 

Deux mois plus tard, soit le 17 septembre 1939, mon cousin et moi débarquions au  centre de recrutement du Régiment de la Chaudière à Mégantic. Le Canada se trouvait en état de guerre depuis le 10 ! Nous tentions notre chance à nouveau en nous vieillissant de deux ans cette fois-ci. Mon cousin, un an plus jeune que moi dans les faits (il avait donc quatorze ans), fut accepté sur-le-champ, car on ne lui demanda aucun certificat de naissance. Par contre, on rejeta ma candidature pour une question de poids : je pesais 112 livres alors que le poids minimum accepté était de 120 livres… Mon compagnon menaça de retirer sa candidature si on ne m’intégrait pas. Comme l’armée avait alors un urgent besoin de recrues, on m’accepta finalement. J’ai promis que je prendrais du poids. On devait sûrement bien manger dans l’armée. J’ai obtenu le matricule E 10 293. J’étais le 10 293e Canadien à joindre l’armée! À l’âge de 15 ans… Je ne pensais qu’à l’aventure, à devenir un héros."


Le soldat Boucher en 1941. Il est alors âgé de 17 ans

Décidement très determiné, le jeune Jean-Paul va maintenant connaitre les premières séances d'entrainement. Avant de connaitre l'action et le feu, il doit apprendre a devenir avant tout un combattant sûr de lui et de son arme.

"Je récitais un chapelet à tous les soirs pour devancer le jour où je partirais outre-mer. Mes parents ignoraient évidemment tout de notre démarche. Une fois les papiers signés, ils ne purent rien faire pour me retenir.
Nous sommes demeurés environ deux semaines à Mégantic, puis l’entraînement de base concernant les armes et la drill continua à la Citadelle de Québec. Un beau jour, ma mère se pointa et révéla notre âge à un officier. Elle ramena mon cousin chez ses parents. Quant à moi, je suis demeuré à la Citadelle, mais j’ai dû abandonner l’entraînement intensif pour monter la garde à la porte principale. Un beau jour, j’ai déserté afin de visiter mes parents à Beauceville. Au retour de mon escapade, j’eus droit à 168 heures de prison militaire. Ensuite la routine reprit son cours. Après un mois de garde des réserves de munitions à Lauzon, mon groupe quitta pour Montmagny où j’obtins le grade de caporal, puis vers Sussex (Nouveau-Brunswick) avant de revenir à Valcartier. Tous ces mois d’entraînement parurent bien longs. J’avais toujours aussi hâte de traverser outre-mer pour que la véritable aventure débute enfin. 

Le grand jour de ma traversée survint à la fin de mars 1942. Je quittais Lévis en train avec d’autres soldats venus de l’Ouest du pays, de l’Ontario et de Québec en direction d’Halifax. L’essentiel du Régiment de la Chaudière stationnait déjà en Angleterre. Un détail me choqua au port d’Halifax. Des soldats armés de mitrailleuses encadraient continuellement nos déplacements, bien que nous étions tous des volontaires! Pourquoi surveillaient-ils autant des gars piaffant d’impatience de partir? Au début d’avril, après trois jours environ vécus sous haute surveillance, j’ai pris place avec 80 autres soldats sur l’Aorangi. Ce vieux rafiot réquisitionné transportant des tonnes de pommes de terre s’inséra dans un important convoi à destination de Liverpool, Angleterre. En qualité de caporal, j’ai partagé la responsabilité de la garde à bord avec un autre caporal. La traversée dura 23 jours. Il faut rappeler que les convois avançaient à la vitesse du navire le plus lent." 

Arrivé - enfin - en Angleterre, Jean Paul Boucher découvre un pays aux allures d'immense terrain d'entrainement. Deux millions de soldats alliés multiplient les manoeuvres en attendant d'être jetés dans la Bataille dont chacun ignore alors qu'elle se déroulera en Normandie. Les Canadiens de la troisième division d'infanterie sont "gonflés à bloc" avec le souvenir de Dieppe et un désir inébranlable de revanche au coeur.

Arrivé à Liverpool, j’ai rejoint le camp militaire d’Aldershot situé à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Londres. J’appartenais toujours au Régiment de la Chaudière. Durant les jours suivants, je devins chauffeur de bren carrier, ce véhicule à chenilles muni d’un blindage de 10 mm, pesant environ quatre tonnes et pouvant rouler jusqu’à 50 milles à l’heure. Le bren carrier transportait des mortiers de 2 pouces, un canon antichar et une mitrailleuse. Le mien possédait aussi, au moment du Débarquement, un lance-flammes Wasp. J’ai ensuite suivi un cours de commando pendant six mois pour lequel j’ai dû renoncer à mon grade de caporal pour redevenir fantassin. À l’automne 1941, j’ai intégré le peloton 4 de la compagnie de support du Régiment de la Chaudière, 8e brigade de la 3e division d’infanterie à titre de chauffeur de bren carrier. 

Les formations portant sur les combats de rue, le parachutage et les techniques de débarquement ainsi que les longues marches de patrouille le long des côtes anglaises occupèrent les mois suivants.  Vers la fin de mai 1944, on entama le chargement de nos véhicules sur des Landing Craft Tank (LCT) mouillant dans les environs de Porthsmouth. Nous ignorions alors qu’il s’agissait d’une manœuvre devant mener au fameux Débarquement de Normandie. Pourtant, devant les effectifs déployés, nous sentions qu’une opération de grande envergure se préparait. Au début du mois de juin, le vent se leva et la pluie commença à tomber. Autour du 3 ou du 4, les troupes d’infanterie furent mises sur un pied d’alerte, mais la météo ne se montra guère clémente. Quant à moi, je demeurais à bord du LCT depuis la fin du mois de mai et j’attendais la suite avec impatience.
 Les applaudissements fusèrent au soir du 5 juin lorsqu’on annonça l’opération du lendemain. Enfin les gars verraient de l’action! Depuis longtemps déjà la tension créée par les mois d’entraînement et d’attente devenait insoutenable. La fébrilité se mêla à l’appréhension. Lesquels d’entre nous ne reviendraient pas? Les LCT quittèrent les ports d’Angleterre dans la nuit du 5 au 6 juin. L’aube se leva sur une mer démontée, conséquence de la tempête qui fit rage dans la région. Les vagues passaient par-dessus bord.

Au Canada, les parents de Jean-Paul  sont inquiets et angoissés pour l'avenir de leur fils, dont la jeunesse l'empêche de réaliser ce qui l'attend. Mais des parents, en revanche , pensent au pire. C'est ainsi qu'ils ont fait ériger une très grande croix sur le parterre avant de leur maison, Ils l'ont ensuite fait bénir. Elle s'y trouve encore aujourd'hui, solidement ancrée dans la terre.Pour l'heure, Le soldat Boucher participe à la plus grande opération maritime de l'Histoire. L'enfer va commencer d'ici à quelques heures. Il est un peu plus de 9 h 30 ce 6 juin 1944 lorsque la compagnie de support du major Labrèque fait face à Bernières sur Mer, en secteur Nan White . La première vague composée du Queen's Own Rifles of Canada a subi de très lourdes pertes. La plage est défendue par le WN 28, point d'appui fortifié défendue par une compagnie du 736ème régiment d'infanterie Allemand. Les Shermand du Fort Garry Horse sont mis à l'eau trop tard, de même que les Churchill Avre de la 79ème DB Britannique, alors qu'un mur antichar empêche les troupes d'assaut d'entrer dans le village. L'enfer est descendu en Normandie ce matin-là. Le soldat Boucher y découvre un paysage d'apocalypse. Pour lui, la guerre commence à Juno Beach 
 

BERNIERES SUR MER : Dans la journée du 6 juin , un caporal du Régiment de la Chaudière garde des prisonniers du 736e RI (APC)

Les combats du Jour J

"On dériva à droite de notre objectif situé dans le secteur de Juno Beach. Les gars sautaient à l’eau. Des péniches inondées sombraient avant même d’atteindre la plage. Les combats sévissaient partout autour de nous. Je priais le Bon Dieu pour chasser la peur incontrôlable et l’horreur qui montaient en moi. J’ai descendu mon bren carrier sur le sable. Je me trouvais à l’intérieur, en compagnie du caporal Robert Degrâce. On ne pouvait guère avancer, vu que l’infanterie buttait sur le mur du fond de la plage. Un spectacle effroyable se déroulait sous mes yeux… Des bras, des jambes… des corps morts, des noyés…Le bruit de notre artillerie tirant par-dessus ma tête. Nos tanks tirant à demi-immergés.

La riposte ennemie se mêlant au reste.J’aurais tellement voulu que mes émotions s’inscrivent à ce moment-là sur une grande feuille blanche pour que je puisse les dire encore aujourd’hui…Trouver les mots, c’est tellement difficile. 
Vous savez, en guerre, un plan fonctionne tant que sa mise en application n’est pas commencée. Après, tout bascule. Exposé au feu, je ne pouvais avancer. Les minutes s’écoulaient dans le vacarme. Les corps de ceux qui avaient péri s’accumulaient autour de mon véhicule immobilisé. La marée montait lentement derrière nous, réduisant sans cesse l’espace entre nos troupes et l’ennemi placé droit devant. Un véhicule du Queen’s Own Rifle of Canada se trouvant à mes côtés sauta sur une mine. Je demeurais sur le sable sans mur ni haie pour me protéger. C’est terrible d’être ainsi exposé. J’aidais les blessés, sans trop m’éloigner de mon unité. 

En ces intenses minutes, je conservais encore mon innocence de recrue inexpérimentée. Je subissais les événements sans trop prévoir la suite. J’avançais tel un zombie. Pour être franc, ce n’est pas lors du débarquement que la peur fut la plus forte. J’en ai ressenti davantage encore lors des semaines et des mois suivant notre arrivée en Normandie. C’est, je crois, parce que l’expérience des combats devenait à chaque jour plus imposante. Plus l’expérience est là, plus la peur résonne en toi, car tu sais ce qui peut arriver. Tu peux prévoir le pire. L’innocence et l’insouciance te quittent rapidement à la vue des blessés, des cadavres. Le Régiment de la Chaudière, le seul régiment canadien-français à prendre part aux opérations du Jour J, attendit jusqu’à 8h30 ou 9h environ pour entrer dans Bernières-sur-Mer. Le Queen’s Own Rifle s’y était déployé avant notre arrivée et menait toujours de vifs combats parmi les maisons fortifiés du petit bourg. Durant la matinée, notre bataillon prit une batterie allemande de six canons de 88mm au sud de Bernières avant d’emprunter la direction de Beny-sur-Mer, le premier objectif du régiment en Normandie. Toute la journée, des prisonniers allemands longèrent les routes. La guerre fondait sur nous. 

En route vers Carpiquet

L'aérodrome en périphérie de Caen coincide avec le début d'affrontements très violents avec la division "Hitlerjügend", l'une des meilleures unités blindées Allemandes en Normandie (commandée par le Brigadeführer Fritz Witt, puis par Kurt Meyer le 16 juin). Le 7 juin, sa contre attaque brise l'élan de la Division Canadienne.

Les Allemands contre-attaquèrent violemment pendant la nuit du 6 au 7 juin. Malgré l’épuisement, il fallut encore combattre. J’ai passé ces heures terribles sur le terrain en tant que fantassin parmi les haies et les bois obscurs à tirer partout avec ma mitrailleuse sten, sans savoir si mes balles atteignaient quelqu’un . Le peloton de support antichar se sacrifia au complet ou presque. Bien des gars tombèrent aux mains des Allemands. Les jours suivants, le régiment passa par Colomby-sur-Thaon. Dans une boulangerie de ce petit bourg, je fis la connaissance de Jeannine Vincent, une jolie Française de 16 ans. Je n’étais guère plus âgé que celle qui allait occuper mon cœur! 

Le régiment poursuivit sa route en terre normande et rencontra souvent une vive opposition. Les combats me firent vite comprendre que le temps où j’égrenais des chapelets dans l’espoir de combattre outre-mer était révolu. Maintenant que je me trouvais en Europe, les histoires des bonnes sœurs ne formaient plus que de lointains souvenirs. La réalité était toute autre. J’ai vu des soldats allemands faits prisonniers. Ils portaient les habits canadiens subtilisés à nos gars morts au combat. Ils avaient certainement voulu infiltrer nos lignes. Cela n’était rien pour donner confiance. Le régiment arriva à Rots vers la mi-juin. Dans un champ, j’ai aperçu un S.S. et un commando allié figés dans la mort, côte à côte en s’empoignant à la gorge… Des jeunes gars, inconnus l’un pour l’autre jusqu’à la dernière seconde. Toujours à Rots, un Allemand de la Werhmacht gisait sur le sol au fond d’une cour. Blessé, il tenait une grenade au creux de sa main pour se défendre. Il paraissait visiblement à bout de force. Proche de la mort. À ses côtés, un nos gars le pointait avec sa mitrailleuse, prêt à l’abattre. Sans réfléchir, j’ai posé mon arme sur la tête de notre soldat en lui demandant de laisser le pauvre Allemand tranquille. Je ne pouvais accepter qu’on tire sur un blessé sans défense.  L’Allemand plongea son regard dans le mien, les yeux remplis de larmes. Sans rien dire, je l’ai hissé sur mon bren carrier pour le mener dans un hôpital de campagne. Une fois monté sur le véhicule, il m’embrassa. J’ignore ce qui est advenu de lui par la suite. Par contre, le gars qui l’alignait pour le descendre me remercia de l’avoir empêché de commettre un geste impulsif.  Des fois, des gars flanchaient et voulaient tirer partout. À cause de leurs nerfs et de la perte de leurs amis tués ou blessés, ils souffraient. Mis à part les S.S. fanatiques, Allemands de la Wermacht et Canadiens se ressemblaient au fond. Lors des combats, on tirait pour se défendre, souvent au hasard, sans trop savoir si on touchait la cible. Ce n’était jamais pour le plaisir. Ca n’avait rien de personnel. Je crois que les conscrits de la Werhmacht provenant souvent des pays envahis par l’Allemagne nous craignaient lorsqu’ils étaient faits prisonniers. Ils savaient que nous servions à titre volontaire et, en ce sens, ils nous associaient peut-être aux S.S. Croyaient-ils à tort que nous étions des fanatiques prêts à les liquider systématiquement?
 

Au début de juillet, le sud de Carpiquet constitua le nouvel objectif de l’infanterie et des blindés canadiens . Les SS de la 12e Panzer Division ne voulaient surtout pas renoncer à l’aéroport. La plupart des civils avaient déserté la ville. Certains se cachaient dans les caves et les amoncellements de ruines. Nos soldats de première ligne ne pouvaient fraterniser avec eux, car certains pouvaient être des collaborateurs à la solde des Allemands. On se méfiait de tout et de n’importe qui...

Ici, comme dans les autres villages normands, des snipers allemands camouflés tiraient sans avertissement. J’avais momentanément délaissé le bren carrier à cause des débris parsemant les routes. 

Chenillette BREN CARRIER, telle que celle pilotée par Jean Paul BOUCHER en Normandie. Cette photo a été prise en Hollande le 9 mai 1945

J’avançais à pied parmi les décombres armé seulement de ma sten et/ou de ma bren. Le fait d’être fantassin me simplifiait la vie : je ne devais penser qu’à moi. J’oubliais mon véhicule et l’équipage. Je me trouvais en solitaire avec d’autres gars aussi seuls que moi. Plus les jours passaient à Carpiquet, plus je ressentais la dureté des combats et je découvrais l’incompétence de certains de nos sous-officiers. Certains d’entre eux commandèrent par lâcheté la retraite devant l’ennemi sans en avoir reçu l’ordre des officiers supérieurs. Pendant qu’ils rebroussaient chemin, des gars se retrouvèrent abandonnés à leur sort, seuls face aux Allemands décidés à défendre leur position dans la ville. Comment décrire toute la misère de ces cinq jours passés à combattre autour de Carpiquet? Mon peloton de bren carrier fut décimé durant ce calvaire… Je me sentais bien seul. Des images tellement précises défilent encore dans ma tête… 

Concluant l’épisode de Carpiquet et quelques combats subséquents, nous avions connu 56 jours au front sans répit pour nos corps épuisés et tendus. On obtint enfin un repos. Le régiment se réorganisa à l’arrière. Pendant que mon véhicule subissait des réparations, je fréquentais les bistrots des villages libérés. Je rendis aussi visite à ma petite Janine. On décida de se fiancer. Le temps était fou. Les Français respiraient à nouveau après plus de cinq années d’étouffement! Ils nous recevaient avec tant de chaleur, d’amitié et de calvados! À la fin du repos, le régiment emprunta la direction de Falaise. Le 6 août, la RAF bombarda nos propres positions . Une pluie de bombes déferla sur nous. Ce fut terrible. Tous ces morts furent inutiles. Décidément, la guerre ne cesserait donc jamais… Dans mon souvenir, la prise de Falaise fut passablement aisée pour notre régiment, lequel partit ensuite vers Boulogne et Calais. Pendant toutes ces semaines, ma famille resta sans nouvelle de moi. Le temps manquait pour écrire. Ma marraine de guerre m’envoya des cigarettes. Au fil des jours et du spectacle lancinant des blessés, des morts et des gars qui basculaient dans la folie, je perdais les dernières parcelles d’innocence qui m’habitaient encore à l’aube du 6 juin… L’appréhension, le découragement causé par les conditions de vie difficiles, l’incertitude et l’inquiétude lors des contre-attaques allemandes prenaient parfois le dessus. Malgré la mauvaise nourriture et les rumeurs de guerre, je luttais pour que triomphe mon honneur, pour que l’orgueil qui me restait encore puisse me sauver. Je ne voulais surtout pas abandonner. Il ne fallait pas flancher. À d’autres moments, surtout la nuit, en plein combat, un peu écarté, je pensais en finir, disparaître du monde en feu. Je me souviens de la fois où j’ai tiré avec mon lance-flammes pour éliminer ce qui venait vers moi…

A partir du 10 juillet, les "Chauds" contournent Caen par le Nord puis piquent plein sud vers Colombelles. L'opération Atlantic (composante Canadienne de Goodwood) consiste en la prise de Caen. Lorsque les premiers éléments Canadiens entrent dans la préfecture du Calvados, ils découvrent un champ de ruines, habités par 10.000 civils accrochés à leurs murs en lambeaux. La mort, la désolation, sont partout : à chaque coin de rue, dans le regard des sinistrés. Il n'est plus question d'euphorie, mais d'entre aide et de dignité face à la souffrance.
 


Le Soldat Jean Paul BOUCHER en 1943, Angleterre

Je revois des civils blessés, des enfants, cette jeune femme enceinte transpercée par une baïonnette allemande étendue sur un lit dans une maison normande. Je tissais mes relations avec les autres soldats à partir de mon intuition, ma plus fidèle alliée. Je m’explique. Un sympathique gars nommé Craig voulait constamment être à mes côtés, mais je m’en éloignais systématiquement. J’agissais ainsi, car je ne me sentais tout simplement pas en sécurité avec lui. De fait, un jour, il se fit tuer devant mes yeux. Les soldats au front développent une sorte de sixième sens. Avec l’expérience, on sait qui vivra et qui mourra. Comme si la vie et la mort avaient un visage. Il en allait de même pour les lieux. Devant une tranchée ou un trou, une petite voix intérieure m’indiquait de partir ou de rester. Il arriva souvent qu’un endroit fusse bombardé dans les minutes suivant mon départ. L’instinct et l’intuition me guidèrent plus d’une fois. Entre soldats, on s’observait dans le déroulement des combats. Je distribuais ma confiance parmi ceux qui en semblaient dignes et je m’éloignais des autres. Tout était à recommencer lorsque des recrues joignaient nos rangs. On les scrutait, ils nous jaugeaient. De nouveaux liens de confiance ou de méfiance se tissaient. Après la campagne de Normandie

L’entrée en Belgique se déroula aisément. Par contre, les combats furent difficiles et les contre-attaques nombreuses à la frontière entre la Belgique et la Hollande où nous avons dû passer des journées entières dans l’eau jusqu’à la ceinture vu l’inondation du terrain causée par des digues déchiquetées.On a revêtu des habits blancs de camouflage.  En Hollande, mon bren carrier sauta sur une mine. Le choc fut si brutal que je me suis retrouvé à 190 pieds du lieu de la déflagration, sans connaissance et, par miracle, sans blessure.  En Allemagne, j’ai passé la nuit la plus longue et la plus éprouvante de ma vie. Le régiment devait attaquer un village dont le nom m’échappe aujourd’hui. Je marchais avec un dénommé Moreau, un brancardier sans arme, et le soldat Tremblay, un prisonnier venu combattre parce qu’on manquait de renforts. Nous sommes entrés dans un presbytère pour l’inspecter. Tout était calme dans la bâtisse. Quelle fut notre surprise de découvrir dans la cuisine toutes ces tablettes débordant de victuailles. On en profita pour se gâter.

Entre-temps, les arrières-gardes allemands firent sauter une digue à l’autre bout du village. La compagnie se replia. Mais comme nous ne disposions pas de walkie-talkie, personne ne nous transmit l’information. En sortant du presbytère, on regagna la route. Je marchais au centre, à gauche se trouvait Tremblay et à droite, Moreau. Dans l’ombre, au loin, j’ai aperçu un barrage ennemi. Tout à coup, j’ai posé le pied dans un trou et j’ai trébuché. En me relevant, Tremblay prit le centre et moi la gauche. Quelques secondes plus tard, les Allemands nous aperçurent et tirèrent en notre direction. Tremblay s’effondra. Dire que si je n’étais pas tombé, c’est moi qui aurais reçu cette décharge d’acier mortelle… Ma mitrailleuse fut coupée en deux par les balles ennemies. Il ne me restait que des grenades à lancer, question de tenir les Allemands à distance. Je me suis réfugié dans une maison. J’ai appelé Moreau. Dissimulé lui aussi dans une habitation, il me répondit. Les Allemands nous cherchaient. Je suis resté quelques minutes à l’abri, sans arme et à bout de grenades. Une fenêtre très étroite se trouvait au fond de la pièce. Je m’y suis faufilé avec difficulté en retirant quelques vêtements. Une fois dans la cour, j’ai couru en sautant par-dessus les haies. Moreau et moi avons finalement rejoint la compagnie sain et sauf. Cette nuit-là, j’ai vraiment eu peur de mourir ou d’être fait prisonnier  À la mi-mai 1945, j’ai signé pour aller combattre dans le Pacifique. En agissant ainsi, je devais revenir plus rapidement au Canada. Mais les choses ne se passèrent pas aussi simplement. Le 8 juin 1945 soit un mois après la reddition de l’Allemagne, notre attention était relâchée. Pourtant, des nids de résistance S.S. poursuivaient encore la lutte. Je me trouvais sur le dessus de mon véhicule quand une balle allemande m’atteignit dans la cuisse droite. L’impact me fit chuter sur le sol. Ma hanche se brisa. Ainsi se terminait ma guerre... J’ai traversé vers le Canada, le corps recouvert d’un plâtre médical. Évidemment, je ne suis jamais allé dans le Pacifique. 

La vie après la guerre

J’ai été démobilisé le 12 janvier 1946 alors que je me trouvais en convalescence. On a bien failli m’amputer la jambe droite et j’eus droit à onze mois d’hospitalisation afin de rétablir ma hanche. Le retour à la vie civile fut extrêmement pénible. Il m’a paru difficile de reprendre mon existence où je l’avais laissée en Beauce. Pendant mon service, l’armée décidait tout pour moi. Il fallait suivre. Nous bougions continuellement, traversant village après village, effectuant manœuvre après manœuvre. La vie s’écoulait à grande vitesse. Après la guerre, j’ai dû reprendre les rênes de ma vie, réapprendre à faire des choix. J’ai travaillé au garage de mon père. La vie de mon village paraissait bien tranquille, voire immobile par rapport à ce que j’avais vécu en Europe. J’ai poursuivi ma correspondance avec Jeannine, ma lointaine fiancée, durant trois ou quatre ans. J’ai rencontré une femme ici. Pendant tout ce temps, je taisais mon vécu de soldat pour oublier au plus vite toutes ces maudites images de guerre. Souvent, je sautais dans ma voiture et je partais sur un no where. Des cauchemars hantèrent mon sommeil pendant des années et des années.

Aujourd’hui, j’estime que j’aurais bien pu me passer de toutes ces aventures en sol européen. Personne ne m’obligea à les vivre! Mais comme je les ai vécues, qu’elles font partie de moi, je les accepte. Ai-je seulement le choix? On ne tourne pas le dos à son passé. Jamais plus je n’ai revu le petit gars que j’avais connu avant-guerre. 
Quelques mois après mon rétablissement, j’ai intégré la milice pour obtenir un revenu supplémentaire. J’étais alors père de trois enfants et trois autres naquirent plus tard. J’aurais bien voulu m’enrôler pour participer à la guerre de Corée afin de retrouver l’adrénaline et l’action qui me manquaient tant. Comme j’étais père, on ne m’a jamais téléphoné. Je suis retourné en Normandie lors des commémorations du cinquantième anniversaire du Débarquement de Normandie (1994). Tout avait tellement changé. Je n’ai guère reconnu Carpiquet. Je n’ai pas revu Jeannine. Il me semblait impossible que des hommes aient mis toute cette énergie à s’entre-tuer. Aujourd’hui encore, lorsque j’évoque un épisode difficile de ma guerre avec trop d’insistance, une douleur vive monte en moi, une douleur que je ne parviens pas toujours à transformer en mots. Seules des images bien réelles défilent devant mes yeux…
Encore et encore.
Québec, novembre 2003
 

 

Décorations de Jean Paul Boucher : Service volontaire avec agraphe service volontaire outre-mer actif, Défense de l’Angleterre, Libération de la France, Guerre 39-45, Débarquement, Combattants volontaires alliés ,Bataille de Normandie, Opération Overlord, Libération de la Hollande